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“Alors que l’amorce d’une reprise économique devient envisageable après les graves troubles financiers de ces derniers mois, déjà le monde tremble devant une probable crise épidémique de grippe A. Cette rentrée montre ainsi, encore une fois, qu’une crise en cache souvent une autre. Les perturbations systémiques s’enchainent et se rapprochent. Le monde est instable et ses équilibres sont de plus en plus menacés.

L’agriculture n’est pas en reste. Nous avons d’abord assisté en 2007 à une envolée des cours. Cette embellie devait être structurelle puisqu’en tendance, la population mondiale augmente et avec elle la demande alimentaire, alors même que certains rendements plafonnent et les terres ne sont pas extensibles. Moins de deux ans plus tard, la chute des prix est brutale, rapide, plongeant nombre d’observateurs dans l’expectative et nombre de filières et de producteurs dans la crise. Les émeutes de la faim sont déjà loin même si chacun sait qu’elles reviendront. Comme à chaque fois, ces crises révèlent les failles et les faiblesses d’un système : à l’évidence nous manquons d’outils de régulation mais la réponse sera sans doute complexe.

Les crises sont donc multiples, fréquentes, locales et mondiales à la fois, sectorielles et globales. Elles touchent toutes les activités, tous les territoires et nous manquons de clés pour les comprendre pleinement même si de nombreux experts les étudient et les analysent. Comment construire alors des réponses adaptées ?  Nous convenons tous que le monde a besoin de nouveaux modes de gouvernance, nous convenons tous également que nous manquons d’outils pour piloter nos actions, individuelles comme collectives, comme vient de le pointer la Commission Stiglitz au sujet du Produit Intérieur Brut (PIB) et sa capacité à mesurer la performance économique et le progrès social. Nous faisons néanmoins l’hypothèse que ces crises nous appellent à innover davantage encore.

Les territoires ruraux peuvent-il nous y aider ? Sol & Civilisation en a la conviction profonde. Depuis près de 18 ans, nos travaux et nos communications montrent en effet que d’autres voies sont possibles et que la ruralité est sans doute sous-estimée dans sa capacité d’innovation. Nos prochaines Assises, le 15 octobre prochain, n’auront d’autres objectifs  que de mettre en perspective ce train de crises et de réfléchir ensemble tant la pertinence des réponses territoriales que l’intérêt de l’espace rural dans la recherche de solutions nouvelles.

Dans cette Lettre, nous vous proposons d’ores et déjà d’ouvrir le débat avec deux regards complémentaires. Pierre Calame, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, nous présente le concept d’ « oeconomie » qu’il vient de développer dans un ouvrage récent. Christophe Grison, nouveau président de FARRE, nous apporte ensuite son analyse d’agriculteur engagé.

Nous vous proposons également dans une seconde partie de ce numéro les contributions de Paul Pautrel, président d’une association en Mayenne qui prépare avec Sol et Civilisation une soirée d’échanges intitulée « Territoires ruraux, terres d’avenir », suivi d’une interview du Collectif Ville-Campagne avec qui nous lançons un projet au sein du Réseau Rural Français, et enfin de René Caspar, membre de notre comité d’orientation, sur la Gestion Territoriale des Emplois et des Compétences en vue d’un séminaire que nous organisons à Toulouse en décembre 2009.

Dans l’attente de vous retrouver à nos Assises, je vous souhaite une bonne lecture.”

Michel Ledru, président de Sol et Civilisation

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“Crise énergétique, gestion des ressources naturelles, biodiversité, réchauffement climatique, les espaces ruraux sont chaque jour interpellés par les nouveaux défis écologiques planétaires et doivent répondre, surtout en Europe, à des attentes sociétales de plus en plus pressantes. Parallèlement, leur attractivité nouvelle mais également l’ouverture des marchés, notamment agricoles, modifient en profondeur les moteurs de leur économie. Les activités des services et plus largement l’économie résidentielle deviennent ainsi prépondérantes dans certaines régions alors même que les filières agricoles doivent trouver partout des ressorts de compétitivité et d’innovation. Pourtant, si la ruralité a toujours connu le mouvement, la rapidité des évolutions actuelles lui demande aujourd’hui un effort d’adaptation sans précédant.

Depuis plusieurs années, le territoire apparaît comme un levier pertinent pour répondre à cette nouvelle donne où se déploient la globalisation des enjeux et la mondialisation marchande. La politique des Pays, les Pôles d’excellence rurale, les Pôles de compétitivité, les programmes Leader européens confirment ainsi l’intérêt des pouvoirs publics pour les dynamiques locales où se mobilisent l’ensemble des volontés. Nous défendons à Sol et Civilisation cette approche territoriale du développement tant elle permet l’intégration des problématiques et la mise en mouvement des hommes. Notre dernier Cahier, paru ce printemps, reprend cette question et montre combien le territoire, notamment en milieu rural, reste effectivement l’un des meilleurs vecteurs de développement, pour peu que l’on considère le développement comme la capacité à progresser ensemble pour prendre en charge de manière coordonnée et cohérente un ensemble de problèmes hétérogènes.

La complexification des enjeux, l’emboîtement des échelons de décision, la multiplication des parties prenantes demandent néanmoins aujourd’hui aux acteurs d’accomplir un saut qualitatif dans la construction de leurs réponses tant individuelles que collectives. Le territoire ne peut plus en effet se limiter à un espace de rencontre et d’élaboration de projets transversaux, il doit être désormais davantage le creuset de l’innovation, qu’elle soit technique ou organisationnelle, pour mieux agir ensemble, anticiper et créer des nouvelles valeurs économiques, sociales et environnementales.

Pour éclairer ce débat, nous avons organisé début juin avec le Groupe Monde Rural une matinée de débat et d’échanges. Cette Lettre reprend pour partie les points de vue et les témoignages qui s’y sont exprimés, que nous complétons avec la présentation d’une démarche territoriale remarquable au Luxembourg dans la commune de Beckerich.

La ruralité montre encore une fois qu’elle reste inventive et porteuse de solutions nouvelles. Dans cette période de crise où il faut se réinventer, les territoires ruraux restent certainement les meilleurs alliés pour rebondir et contribuer à construire de nouveaux équilibres. Nous reprendrons et élargirons ce débat lors de nos prochaines assises, le 15 octobre prochain.

D’ici là, je vous souhaite une bonne lecture et un bon été.”

Michel Ledru, président de Sol et Civilisation

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“Entre le moment où se préparaient les 17es Assises de Sol et Civilisation consacrées aux problématiques du développement agricole et aujourd’hui, deux crises majeures ont secoué le monde. La première en 2007 était essentiellement alimentaire consécutivement à l’envolée des prix des matières premières et avait des conséquences sociales parfois dramatiques, « les émeutes de la faim », essentiellement dans les pays en développement. La deuxième est plus récente et plus brutale encore. Elle fut d’abord financière et se prolonge aujourd’hui par une crise économique d’une portée mondiale et d’une intensité insoupçonnée. Ce deuxième train de crises touche cette fois-ci tous les pays, tous les territoires, tous les secteurs. Une année seulement sépare ces deux évènements. Et pourtant, en douze mois, les prix agricoles ont été très hauts, ils sont aujourd’hui bien bas, certaines filières agricoles avaient des perspectives intéressantes, aujourd’hui l’inquiétude domine.

Nous posions alors en octobre la question de savoir si nous étions face à des évolutions ou des révolutions agricoles. Au-delà de la controverse sémantique, nous avions convenu que nous vivons de réelles mutations systémiques qui affecteraient durablement nos façons de produire, de commercer, de consommer. Nous avions alors particulièrement insisté sur la nécessité de réguler davantage les marchés agricoles et avions souligné l’importance stratégique de n’oublier aucun territoire pour assurer un développement global équilibré. Si quelques mois ont passé, ces positions nous apparaissent plus que jamais d’actualité tant il apparaît aujourd’hui dangereux de laisser les marchés seuls régler les affaires du monde.

Ainsi je vous propose de prolonger nos dernières assises avec quatre articles complémentaires sur les enjeux et les conditions du développement des économies agricoles. Bernard Bachelier de la Fondation FARM reviendra sur son intervention pour souligner l’importance d’investir dans l’amont des filières. Michel Mollard, à la lumière de son expérience de directeur de l’agri-agence Fert, s’interrogera sur la place de l’agriculteur dans l’aide au développement et Jean-Christophe Debar, agro-économiste, abordera ensuite la question de la régulation des marchés au niveau international. Enfin, François-Vadim de Hartingh, fort de sa pratique des institutions internationales, proposera une analyse critique des mécanismes de la coopération agricole.

Je tiens à remercier de nouveau l’ensemble des participants aux Assises 2008 et profite de l’occasion pour vous signaler que les Actes de cette journée sont désormais disponibles. Enfin, je tenais d’ores et déjà à vous annoncer que nos prochaines Assises se tiendront cette année le 15 octobre à Paris. Cette 18e édition nous permettra cette fois-ci de nous interroger sur la nature profonde de ces multiples crises et de réfléchir à la place et au rôle de la ruralité dans ce monde qu’il faut réinventer.”

Michel Ledru, président de Sol et Civilisation

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“L ’eau est une ressource essentielle et un élément de culture pour l’homme et ses activités. En ce sens, c’est un patrimoine car c’est un élément constitutif de notre identité et de nos projets. Pour maintenir les qualités de ce patrimoine, pour répondre aux attentes de tous, urbains comme ruraux, entreprises comme agriculteurs, collectivités comme particuliers, l’eau doit être gérée. En d’autres termes, il ne peut y avoir de patrimoine vivant sans gestionnaire de ce patrimoine.

Reconnaître que l’eau est aussi un produit des hommes, c’est alors positiver la fonction des agriculteurs dans leur vocation de gestionnaires des ressources locales, car c’est les considérer comme coproducteurs de ce bien qui va devenir de plus en plus rare, notamment dans le bassin méditerranéen. Cela suppose certainement des ajustements et des corrections dans les rapports entre la gestion des sols et la gestion de l’eau, cela suppose probablement de réfléchir à la répartition territoriale des productions et donc des usages des sols. Cela ouvre également la question des encouragements financiers aux gestionnaires des sols car il me semble légitime de pouvoir rémunérer les services rendus. Bref, cela suppose de construire un projet partagé et nous touchons là probablement au problème de fond.

La question n’est plus, en effet, aujourd’hui de faire reconnaître que telle ou telle ressource naturelle fait « patrimoine » et nécessite une prise en charge localisée. La question n’est plus de savoir s’il faut responsabiliser les différents acteurs dans cette prise en charge. La question n’est plus de savoir si l’agriculture doit être un allié dans cette gestion. La question aujourd’hui est de savoir comment il est possible de construire des projets partagés dans nos territoires avec l’ensemble des parties prenantes. Bref comment, il est possible de passer de ce désir de « patrimoine » à la « patrimonialisation ».

L’enjeu aujourd’hui est de définir les processus nous permettant de nous rencontrer et d’agir ensemble pour effectivement prendre en charge des patrimoines alors devenus communs. Le monde agricole, confronté, peut-être plus que d’autres à ce type d’enjeu a tout intérêt à le positiver. D’une part, parce que s’il est parfois présenté comme un problème, il est en fait une solution. C’est parce qu’il y a et il y aura des agriculteurs dans nos territoires qu’un certain nombre d’équilibres pourront être maintenus – Nous pensons ici à l’eau bien sûr mais aussi à la biodiversité, à la maîtrise des incendies, aux paysages. D’autre part, c’est parce que le monde agricole, ouvert et constructif, se présentera dans des projets territoriaux, qu’il aura en retour la reconnaissance et des sources de financement pour les services qu’il assure à la collectivité.

L’eau est notre patrimoine à tous. Il convient aujourd’hui de le « patrimonialiser ».”

Michel Ledru, président de Sol et Civilisation

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